UKRAINE / FEMINISME: Le 8 mars en Ukraine

de Solidarity Collectives, 13 avr. 2023, publié à Archipel 324

Le 8 mars. Un jour qui symbolise la liberté, un jour qui donne envie de se battre, un jour où les voix des féministes peuvent être entendues par des millions de manifestant·es défilant sur le chemin de l’égalité. Mais le chemin des femmes ukrainiennes a changé du tout au tout le 24 février 2022. Le début de la guerre en Ukraine est devenu un tournant existentiel dans la vie de millions de personnes. Une réalité paisible et sûre a brûlé dans les flammes des roquettes russes, a été écrasée par des chars marqués «Z», a été tuée avec les civil·es de Boutcha…

Des milliers de femmes ont décidé de résister à l’agression venue de l’Est. Elles ont rejoint les forces armées de l’Ukraine pour défendre leur foyer, leur famille, leurs ami·es, celleux qu’elles aiment, la liberté et l’indépendance du peuple. Notre initiative soutient huit femmes ou combattant·es non-binaires qui, il y a 2 ans, défilaient pour l’égalité en Ukraine et dans le monde, et qui aujourd’hui défendent l’Ukraine au prix d’efforts incroyables.

Chacun·e d’entre elleux est un·e héro·ïne, chacun·e a une histoire incroyable, on se demande parfois combien de courage, de force, d’inspiration il y a dans une seule personne, chacun·e d’entre elleux a sacrifié quelque chose, chacun·e d’entre elleux a perdu quelqu’un·e. Ici, nous avons recueilli la parole de certain·es de nos camarades:

Lev

Nous, les femmes en ce jour devons croire dans nos cœurs que nous ne marchons pas en tant qu’individus mais tou·tes ensemble dans une lutte que toutes les femmes et les personnes LGBTQI+ soutiennent partout dans le monde, dans chaque pays, chaque maison, chaque rue et chaque tranchée. La même oppression sous toutes ses formes: de la violence verbale, de la violence physique qui tentent de nous priver de notre dignité ou de nous rendre faibles. Mais nous ne sommes pas faibles! Nous sommes fort·es! Tout au long de l’histoire, les femmes ont prouvé, au prix de leur vie, qu’elles ne seront pas oubliées et que leurs vies ne seront pas réduites au silence ou ignorées.

En ce jour, nous nous souvenons de tou·tes celleux qui nous ont précédé·es, qui se sont battu·es et sont mort·es pour que nos voix soient entendues. Et qui continuent à le faire dans les batailles dans les champs de tournesols gelés de l’Ukraine ou dans la chaleur torride et la roche dure du Kurdistan. Leurs mémoires et celles de tant d’autres servent d’exemple pour nous tou·tes! Les courageux/ses tombé·es au combat! Leurs vies continueront toujours à avoir un sens parce que nous, les vivant·es, refusons de les oublier!

Parce que les femmes ne plient pas et ne cèdent pas face à la cruauté de ce monde! Nous allons de l’avant ensemble! Nous crions ensemble! Nous aimons et nous rageons ensemble! Alors en ce jour, faisons en sorte de marcher ensemble. Avec l’amour et la rage d’une femme, médecin de combat en Ukraine.

Swallow

Journée de lutte... Depuis plus d’un an en Ukraine, chaque jour est une lutte. Un jour de lutte contre l’ennemi et l’occupant, la peur et le désespoir au ventre, un jour de lutte pour l’espoir. Pour moi, le 8 mars a perdu un peu de sa signification. Toute lutte est avant tout celle d’un peuple. J’écris ce texte et j’imagine si la commémoration du 8 mars était organisée aujourd’hui. Par qui? Pour qui? Une rue vide, des maisons détruites, le vent, le son des sirènes, des tirs de roquettes. 24 février 2022. La plupart sont parti·es, le reste se bat ou se porte volontaire. Et chacune porte sa propre histoire traumatique. La guerre est effrayante... la guerre n’est pas romantique, c’est la mort, c’est le destin ruiné de millions de personnes, la guerre c’est le syndrome de stress post-traumatique, c’est quelque chose qui laissera une empreinte pour la vie, et beaucoup n’y survivront pas. Je demande ici une minute de silence à la mémoire des camarades tombé·es au combat.

Celleux qui sont en guerre maintenant ont besoin de soutien beaucoup plus qu’iels ne le disent. Même plus qu’iels ne le disent dans les médias ou ailleurs. Iels ont besoin d’armes, iels ont besoin d’équipements, de drones, d’ailes, de caméras thermiques, de médicaments et bien plus encore. Je vous invite à évaluer honnêtement et gravement la réalité, nous n’avons pas encore parcouru tout le chemin, qui semble long et sacrément épineux. Je vous demande de soutenir les femmes en guerre en Ukraine (bien sûr, pas seulement les femmes, mais comme nous parlons du 8 mars...), qui ont pris les armes et combattent l’envahisseur, de les soutenir autant que possible. Parce que c’est follement effrayant et difficile, et tout ne peut être surmonté qu’en combinant les efforts, ensemble et sans perdre courage. Et les vacances reviendront après la victoire. C’est promis.

Tsen’, médecin bélarusse

Ce jour a pris de l’importance pour moi l’année dernière. Il se trouve que par hasard, je suis arrivé·e pour combattre en Ukraine le 8 mars. Je ne l’avais pas prévu. Tout était trop chaotique, tout était trop incertain et le monde semblait être devenu trop fou pour pouvoir donner un sens particulier à n’importe quelle journée. Mais j’aime bien le symbolisme de cette date. Et c’est facile de compter les jours que j’ai déjà passés ici.

La guerre est une chose très étrange. Les pires choses s’y produisent, tout comme les meilleures. Ou, peut-être, je devrais dire qu’on y trouve les meilleures personnes et les pires personnes. Beaucoup des meilleures personnes ici sont des femmes. Des femmes fortes, qui méritent toute l’admiration, mais qui sont généralement très humbles et simples. Très souvent, elles sont beau-coup plus courageuses que les hommes.

Peut-être parce que les femmes ne viennent pas ici pour tuer, mais pour se battre pour sauver des vies. C’est la principale raison pour laquelle il y a tant de femmes médecins. J’en suis une. Ça ne veut pas dire qu’elles se cachent et ne prennent pas de risques. Ces médecins se rendent là où quelqu’un a déjà été blessé ou tué. Elles viennent pour les autres en s’oubliant elles-mêmes. J’ai travaillé avec de nombreuses femmes médecins. Elles n’ont pas peur de se faire tuer. Elles ont seulement peur de faire une erreur et de ne pas être assez professionnelles pour sauver les autres. Elles ont peur d’arriver trop tard.

Nous sommes souvent attaqué·es. Nous sommes souvent tué·es. Hier encore, j’ai perdu une autre amie et camarade. C’était une toute jeune fille, elle riait beaucoup, elle aimait la vie, elle était belle et brillante dans tous les sens du terme. Et elle a été tuée en essayant d’évacuer des blessé·es. Il y a beaucoup d’autres personnes que nous avons perdues en chemin. J’espère que lorsque nous rentrerons tou·tes chez nous, lorsque la guerre sera terminée, l’histoire ne glorifiera pas celleux qui tuent. J’espère que nous nous souviendrons de l’héroïsme de celleux qui sauvent. J’espère que l’on se souviendra de toutes les femmes qui ont tant sacrifié pour mettre fin à cette guerre. Volontaires, médecins, combattantes… Et aujourd’hui, le 8 mars, j’espère que vous vous souviendrez des femmes les plus fortes qui luttent en ce moment même ici avec moi. (...)

Zemlynika

Un an de guerre totale. Bien que cela fasse 9 ans que tout a commencé avec le massacre de Maïdan et la fuite de notre ancien président Ianoukovitch, un sympathisant de la Russie.

Bien sûr, j’ai ressenti l’anxiété grandir en moi et dans notre société ces jours-là (et c’est tou-jours le cas). Les Russes sont connu·es pour être obsédé·es par les dates, donc nous nous attendions à une escalade de la terreur, exactement un an après leur invasion à grande échelle. Aussi, nos esprits et nos corps sont en détresse à cause de ce traumatisme répété.

Pour préserver ma santé mentale en ces temps difficiles, j’ai essayé de me concentrer sur le fait que la plupart de mes proches ont survécu cette année. De plus, je me sens maintenant beaucoup plus puissant·e qu’en 2022, parce que je fais partie de la résistance organisée et équipée des forces armées de l’Ukraine. Donc... Je sais que ce n’est pas la fin, loin de là, et c’est certainement frustrant, car j’espérais que cette merde resterait dans les livres d’histoire et ne se reproduirait plus jamais. Et que quand ce genre de chose arrive, il faudrait l’arrêter immédiatement. Mais la géopolitique ne fonctionne pas comme ça. Donc je dois seulement continuer à résister et essayer d’être non pas dure au mal, mais rési-liente. Heureusement, en tant que militant·e des droits humains, ça me connaît.

En plus, grâce à mon expérience personnelle et au soutien de mes adelphes fem/lgbtqi+, je ne me sens jamais seule et j’obtiens les meilleures fournitures militaires et des petits souvenirs qui font chaud au cœur.

Et en plus, je suis heureuse que la résistance de l’Ukraine contre l’«État russe» terroriste reçoive encore beaucoup d’attention dans le monde entier et que nos réfugié·es soient bien pris en charge. Merci de soutenir l’Ukraine dans notre combat anti-impérialiste!

Kira

J’ai vécu en Allemagne pendant plus de cinq ans. Ces dernières années, j’ai beaucoup appris sur les opinions de la société allemande au sujet de l’histoire de l’Europe de l’Est. Et je n’ai pas aimé ce que j’ai appris. Mais j’ai aimé le fait que des personnes d’origine est-européenne se battent pour que ces opinions changent. Je suis fier·e de vous.

Mes camarades et ami·es allemand·es proches étaient très inquiet·es pour ma vie lorsqu’iels ont appris que j’allais servir le peuple ukrainien, et comme par hasard iels ne se souvenaient plus des slogans sur la lutte et la liberté que nous avions criés ensemble lors de diverses manifestations.

Iels ont essayé de me convaincre que ma décision n’était pas la bonne et que rester en vie était plus important. Je voulais qu’iels commencent à faire des dons pour répondre aux besoins de l’armée ukrainienne, pour signifier leur solidarité, un mot que l’on aime tant utiliser en Europe occidentale. En Allemagne, des manifestations de grande ampleur ont toujours lieu, dans les-quelles on appelle non pas à donner des armes à l’Ukraine, mais à s’asseoir à la table des négo-ciations avec la Russie. Seriez-vous prêt à vous asseoir à la table des négociations avec un violeur qui plaide non coupable? Pourriez-vous regarder dans les yeux des femmes, des filles et des enfants ukrainien·nes violé·es et leur dire de s’asseoir à la table des négociations et qu’elleux et leurs sœurs n’ont pas besoin d’armes pour se défendre et défendre celleux qui les entourent?

L’Ukraine est une victime qui se défend. Aidez-la comme elle le demande. Solidarity Collectives*