UKRAINE: Lettre de Nijne Selichtché

de Jürgen Kräftner, 18 avr. 2022, publié à Archipel 314

Depuis le 25 février, des membres du Forum Civique Européen se sont rendu·es dans les coopératives Longo maï de Nijné Selichtché en Transcarpatie (Ukraine occidentale) et en Roumanie (Hosman, près de Sibiu) afin d’apporter leur aide dans cette situation difficile. Nous recevons régulièrement un rapport plus ou moins personnel de Nijné sur la situation actuelle (1).

Chers tous, chères toutes
Moins d’émotions et plus d’informations.

Localement Ces derniers jours, nous nous intéressons de plus près aux personnes qui vivent provisoirement chez nous au village. La région est bondée de personnes déplacées. Pendant qu’il y en a qui rentrent dans les régions du centre et vers Kyiv, d’autres arrivent de Kharkiv et de l’Est. Très peu partent à l’étranger. Un ami qui travaille pour une organisation humanitaire d’Europe de l’Ouest a récemment enquêté dans les régions voisines et parlé avec de nombreux/ses réfugié·es. Peu surprenant mais inquiétant quand même, la Transcarpatie et l’oblast de Lviv sont les deux régions ou 80% des IDPs (Internal Displaced Person: personnes déplacée à l’intérieur du pays) voudraient s’installer du moins provisoirement.
Chez nous au village vivent officiellement près de 500 IDPs, selon nos estimations divergentes, il y en a plusieurs centaines qui ne sont pas inscrit·es. Dans trois écoles et une douzaine d’écoles maternelles de la communauté de communes à laquelle appartient notre village vivent environ 650 IDPs. C’est l’administration qui s’est chargée de les nourrir mais, comme toujours, les structures étatiques fonctionnent moins bien que les initiatives privées ou que simplement les ONG. L’État coupe dans le budget de l’enseignement, y compris dans les salaires, pour payer les produits pour les réfugié·es. Bien évidemment les réfugié·es sont le reflet de la société ukrainienne, avec des riches et des pauvres, hormis les vraiment riches qui sont quelque part à l’étranger ou dans des hôtels, et les plus pauvres qui n’ont pas forcément eu la chance de partir à temps.
La directrice du CAM-Z, qui est une professionnelle de l’humanitaire, dit que l’on peut s’attendre à ce que 20% de ces nouveaux arrivés restent dans la région, même après la fin du conflit. Selon nos impressions très subjectives, cela semble réaliste aussi dans le cas actuel. Par exemple, il y a des gens qui ont dû fuir une première fois en 2014 Louhansk ou Donetsk et ont vécu depuis huit ans dans les régions voisines du Donbass occupé. Iels ne se voient pas y retourner...
Qu’est-ce qu’iels deviendront?

Dans nos villages, il y a encore un autre phénomène. Rapidement après le début de la guerre, il y a des familles entières qui sont parties vers les pays voisins. Souvent, le mari se trouvait déjà en Tchéquie, en travail de saison par exemple, et il a profité du règlement facilité pour faire venir sa femme et ses enfants. Nous n’avons pas de statistique sur le nombre de ces départs, peut-être une dizaine ou même vingtaine de familles. Il est trop tôt pour comprendre de quelle manière ce vide se remplira avec des personnes nouvellement arrivées. Le prix de l’immobilier et des locations ont explosé dans la région. A Khoust, la location d’un appartement insalubre de deux chambres s’élève à plus de 600€. Une maison pratiquement inhabitable au centre de notre village coûte 25.000$.
En général nous pensons que l’arrivée des gens de l’Est est une chance pour la Transcarpatie. Il y a deux précédents historiques relativement récents: à partir de la deuxième moitié du 19e siècle, l’arrivée de nombreuses familles juives de l’empire tsariste, fuyant les pogroms. Ces juifs étaient assez bien intégré·es dans les communautés villageoises. Et pendant les années 1920, c’est l’arrivée de nombreux Ukrainien·nes fuyant l’URSS et aussi la Pologne très répressive qui a sorti la population locale du moyen-âge pendant le règne tchèque, c’était en quelque sorte l’âge des Lumières pour notre région.
Les personnes arrivées du Donbass après l’occupation en 2014 se sont également bien intégrées et sont bien acceptées dans la plupart des cas.

Zaporijjia Notre ami G. est revenu d’un voyage à Zaporijjia. Il était positivement impressionné par l’effort collectif dans l’accueil des réfugié·es – tous les jours y arrivent 5000 à 6000 personnes. Toutes sont accueillies et prises en charge, nourries, logées, on leur parle et les soutient. En même temps, il raconte que ces gens qui sortent des villes bombardées depuis des semaines sont complètement traumatisés, renfermés en eux-mêmes. Il a aussi parlé de ses ami·es qui font la navette vers Marioupol pour emmener de l’aide et évacuer des personnes, quelquefois avec leur propre voiture. C’est très risqué, il y a plus d’une dizaine de postes de contrôle russes sur la route, et la mort est omniprésente. A Zaporijjia, l’administration et les initiatives privées préparent la ville à un siège et à des arrivés massives de réfugié·es. Pour cela, iels nous demandent encore plus de véhicules, des fourgons notamment.

Kharkiv Nos ami·es à Kharkiv font un travail extraordinaire. Voici leur canal2 sur telegram.
Iels distribuent près de 7000 repas chauds par jour à des gens dans le besoin, en plus de produits d’alimentation. Ce serait bien de les soutenir financièrement.
Les derniers jours n’étaient pas faciles. L’un de leurs volontaires a été tué par un tir d’artillerie, ainsi qu’une amie proche du fondateur de cette initiative. Un véhicule qui aidait à la distribution a été détruit par un tir de missile, heureusement il n’y avait personne dedans.
Nos amis cinéastes vont s’y rendre prochainement pour réaliser un reportage vidéo.

Dnipro Nous avons soutenu l’initiative caritative «Les anges du salut» avec deux bus.
Leur principal domaine d’activité est l’évacuation et l’assistance humanitaire.
L’évacuation se fait en direction de l’oblast de Louhansk/Donetsk vers Dnipro. Dnipro et Zaporijjia sont les plus grands centres humanitaires pour les personnes venant de l’est de l’Ukraine. 
L’équipe d’évacuation est composée d’environ 15 personnes.

Pendant la guerre, iels ont acquis auprès de différentes organisations 6 minibus, deux grands bus, un bus blindé et trois ambulances pour l’évacuation des patient·es alité·es.
Une équipe d’aide humanitaire (environ 40 personnes) travaille à Dnipro et Sloviansk (région de Donetsk) dans deux entrepôts humanitaires.
Des chauffeur·euses livrent de la nourriture à la ligne de front, aux abris anti-aériens et aux centres d’aide dans le Donbass. L’organisation aide également les volontaires spontané·es qui se rendent dans le Donbass avec de l’aide humanitaire.
La ligne d’assistance téléphonique pour les médicaments, la nourriture et les évacuations est en service. 


Depuis le début de la guerre, iels ont transporté plus de 300 tonnes d’aide humanitaire et évacué plus de 7000 personnes.
Aujourd’hui, la priorité est donnée aux personnes les plus vulnérables: alitées, à mobilité réduite, mères avec enfants, familles nombreuses...

Bric-à-brac 
Voici une vidéo3 réalisée par ces mêmes ami·es qui habitent avec nous depuis le début de la guerre, sur la communauté Rom d’Ouj- horod (nous leurs avions donné le contact). Ce reportage a eu en quelques heures plus de 17.000 visites et de nombreux commentaires positifs par rapport aux Roms. Sur fond de ressentiment anti-roms très largement répandu en Ukraine, c’est presque un miracle.
Selon le ministère de l’Agriculture de l’Ukraine, 70% des terres agricoles du pays seront cultivées cette année. Il y a des initiatives d’envergure, notamment du Canada, qui aident les gros fermiers des plaines à blé et à tournesol avec des semences. Une grande partie avait déjà été semée avant l’hiver.
Hier, quatre ami·es d’Allemagne nous ont emmené encore un minibus et une fourgonnette. Ces véhicules suivront le même chemin que la dizaine qui rendent déjà des services précieux dans plusieurs villes de l’Est, Kharkiv, Dnipro, Svitlovodsk, Zaporijjia.

Nos prévisions Une fin prochaine de la guerre semble improbable. Une capitulation ukrainienne encore plus. Même si Marioupol tombe. En tous cas, ici en Ukraine, pas de trace de défaitisme, chacun et chacune fait son travail. Dans les régions détruites et maintenant abandonnées par l’armée russe, l’on voit d’ores et déjà des grands efforts de reconstruction et de déminage.

J. et N. Au village, en Transcarpatie

  1. Ces compte-rendus sont sur le site de Radio Zinzine <radiozinzine.org>, dans la colonne événements, ainsi que des photos, des interviews et des listes de matériel recherché.
  2. https://t.me/swtilluk
  3. https://www.youtube.com/watch?v=b9QzD954948&t=3s