ICE est là pour kidnapper les personnes noires et métisses. Ils ne cachent pas leur racisme: même la police locale s’est plainte du fait que tou·tes ses agent·es non blanc·hes, lorsqu’iels ne sont pas en service, sont harcelé·es par des agents fédéraux. Des hommes masqués, dans des véhicules banalisés, ar-rachent littéralement les gens de leur voiture, les jettent dans des 4x4 et les emmènent, et souvent ils ne revoient plus jamais leurs proches. Les voitures des gens sont laissées à l’abandon dans les rues, parfois encore en marche, parfois encore en position de conduite.
En réaction à cela, de nombreuses personnes vulnérables se sont pour ainsi dire confinées chez elles. Il y a des familles qui ne peuvent pas quitter leur domicile. D’autres personnes – ami·es, familles et voisin·es – veillent sur elles. Ces réseaux d’entraide sont de loin les plus vastes, les plus organisés et les plus efficaces que j’aie jamais vus, et ils sont entièrement décentralisés. Il n’y a pas de groupe ou d’organisation centrale qui soit à l’origine de tout cela. Ce ne sont que des gens. Des gens qui s’organisent.
Cette lutte comporte deux volets: l’intervention rapide et l’entraide. Les réseaux d’intervention rapide s’organisent pour identifier et suivre les véhicules et les agents de ICE et pour empêcher les enlèvements en cours. Les réseaux d’entraide s’organisent pour fournir aux personnes concernées de la nourriture, des soins médicaux, des moyens de transport, des visites chez le vétérinaire, de la compagnie… tout ce dont elles ont besoin. Il s’agit de deux réseaux distincts. Le volet de l’entraide est bien sûr plus discret dans son organisation, car il s’occupe de personnes qui ne peuvent pas quitter leur domicile sans risquer d’être enlevées.
Il est étrange de constater que ce qui peut être fait au grand jour, c’est harceler les agents fédéraux, mais que ce qui doit être tenu secret, c’est… nourrir les gens.
En partie parce qu’il n’y a pas d’organisation centrale, il est difficile de se faire une idée de l’ampleur de ces réseaux, en particulier des réseaux d’entraide. Ils prennent en charge au moins des dizaines de milliers de personnes.
Le réseau d’intervention rapide est un peu plus visible. Lorsqu’un véhicule de ICE est repéré, les gens le suivent en voiture en klaxonnant et en sifflant. De loin, je dois admettre que j’étais sceptique quant à l’efficacité des sifflets et des klaxons. Après quelques jours sur le terrain, je n’ai plus aucun doute. J’ai demandé à plusieurs personnes: «Est-ce que ça marche?» et toutes ont pris un air triste en repensant à toutes les fois où elles n’avaient pas réussi à empêcher un enlèvement. Mais toutes avaient réussi à interrompre plusieurs enlèvements.
En gros, les agents de l’ICE semblent battre en retraite dès qu’ils sont en infériorité numérique. Ils savent qu’ils ne sont pas perçus comme une opération légitime des forces de l’ordre dans la ville, alors ils travaillent rapidement et dans le secret. Comme les enlèvements se déroulent rapidement – souvent en deux ou trois minutes –, la réaction doit être tout aussi rapide. Et cela fonc-tionne parce que lorsque les gens entendent des sifflets et des klaxons, ils commencent à regarder dehors. Ils sortent de chez eux.
Cela fonctionne parce que tout le monde sait que ce qui se passe est mal, et tout le monde est prêt à risquer sa vie pour protéger les gens. (...) J’ai demandé aux habitant·es de Minneapolis ce qu’iels souhaitaient que les autres sachent de leur combat, et l’un d’eux m’a répondu: «Parlez aussi de la beauté qui règne ici.» Les actes les plus horribles commis par l’État font la une des journaux – et à juste titre –, mais il y a une beauté particulière dans ce qui se passe ici.
Quand je demande aux gens d’où vient tout cela, la réponse n’est jamais une organisation, un réseau ou une coalition en particulier. Les organisations, les réseaux et les coalitions font partie de tout cela, bien sûr. Mais le cœur de la résistance, c’est simplement l’entraide entre voisin·es.(...)
Je ne saurais trop insister sur la décentralisation de ces réseaux, et toutes les personnes à qui j’ai parlé sont pleinement conscientes des limites de cette décentralisation, tout comme elles savent pertinemment que rien de tout cela n’aurait fonctionné si tout avait été géré par telle ou telle organisation, telle ou telle association à but non lucratif, ou selon telle ou telle position idéologique. (...)
Tant les efforts de réponse rapide que ceux d’entraide sont hyper locaux. Il n’y a pas de réseau à l’échelle de la ville, il y a à peine des réseaux à l’échelle du quartier. Les gens s’organisent avec les habitant·es de leur propre pâté de maisons, ou de quelques pâtés de maisons. Cela n’a pas été présenté comme une limite, mais plutôt comme un avantage. C’était l’un des principaux points que les gens voulaient que je souligne, lorsque je parle à des personnes d’autres villes de la manière de s’organiser: la décentralisation est une force et il faut s’en servir.
Les réseaux décentralisés sont plus difficiles à infiltrer et plus difficiles à détruire. Ce mouvement n’est pas sans leader, mais riche en leaders, et il n’y a pas quelques personnes spécifiques que l’on pourrait arrêter pour mettre fin au mouvement. Comme il est constitué d’une multitude de réseaux imbriqués, même si un acteur malveillant parvenait à perturber une partie du réseau (par exemple en enlisant un groupe organisateur particulier dans des détails insignifiants et en l’empêchant d’accomplir son travail), la perturbation serait minime. Comme le réseau est démocratique (non pas au sens où les personnes impliquées votent sur les décisions, mais au sens où il est géré par les personnes qui en font partie plutôt que par une avant-garde de dirigeant·es), on n’écoute les gens que lorsque leurs idées trouvent un véritable écho auprès des autres.
De plus, les mouvements démocratiques sont intrinsèquement plus accueillants pour un large éventail de personnes, car les individus qui y adhèrent peuvent contribuer à façonner la culture et les tactiques de ce mouvement. Une personne qui rejoint un groupe Signal pour se tenir informée des activités de ICE dans son quartier n’adhère pas nécessairement à telle ou telle culture ou idéologie politique. (…)
Mais le fait est que ce qui se passe à Minneapolis se produit ailleurs aussi, et ce depuis un certain temps déjà. Des gens sont enlevés et disparaissent. Des gens meurent en détention et d’autres meurent dans la rue. La police tue des gens, ICE tue des gens.
Et, ce qui est tout aussi important, des gens tentent d’y mettre un terme. Et il ne s’agit pas seulement d’une poignée de militant·es pur·es et dur·es, ni uniquement des familles des personnes les plus touchées.
Ce qui permet de mettre fin au fascisme, comme nous le montrent les Twin Cities, c’est quand tout le monde se mobilise. Quand tout le monde se sent capable d’agir, même si ce n’est que pour donner un coup de sifflet, klaxonner ou crier dans la neige en pantoufles. Quand tout le monde comprend que pour rendre le monde meilleur, il faut assumer la responsabilité les un·es des autres.
Quand tout le monde comprend que nous sommes, tou·tes ensemble, des voisin·es.
Margaret Killjoy* 26 janvier 2026
- Margaret Killjoy est une anarchiste, féministe et antifasciste. Femme transgenre, elle est autrice et musicienne, ainsi que l’animatrice du podcast d’histoire «Cool People Who Did Cool Stuff» (Des gens cool qui ont fait des trucs cool) et du blog «Birds Before the Storm» (Des oiseaux avant l’orage), d’où est tiré cet article dont nous publions de larges extraits «Our Neighbors in Minneapolis, or What I Saw While I Was There» https://margaretkilljoy.substack.com/, traduction Archipel.



