ESPAGNE: Exploitation biologique?

de Federico Pacheco SOC-Almeria*, 15 juil. 2011, publié à Archipel 194

Le Syndicat des Ouvriers Agricoles andalou (SOC) vient de gagner une bataille dans la lutte contre l’exploitation de la main-d’œuvre de Bio Sol, une grande entreprise de production horticole «bio» à Barranquete, près de Nijar dans la province d’Almeria.

Bio Sol Portocarrero est une entreprise commerciale importante de légumes et de fruits biologiques cultivés sur ses propres terres, mais également sur celles de quinze autres agriculteurs, dans une centaine d’hectares de serres, dont 6 ha sont pourvus d’outils de la «dernière génération technologique». 98% de la production d’environ 7.000 tonnes est exportée vers les pays de l’Union européenne. La succession de cultures de tomates, poivrons, concombres, courgettes, aubergines, pastèques et melons assure la rentabilité de l’exploitation durant toute l’année. Bio Sol reçoit de nombreux appuis financiers au niveau de la province, ainsi que des subventions des administrations espagnoles, et de certains fonds européens.

Précarité du personnel

L’entreprise, qui se présente comme un modèle pour sa qualité environnementale et sa «philosophie du bio», ne se différencie pas du reste du secteur agricole de la zone en ce qui concerne les mauvaises conditions de travail. Comme dans les entreprises conventionnelles, Bio Sol exploite une main-d’œuvre vulnérable, composée majoritairement d’immigrés, que la firme essaie de maintenir dans la précarité et écartés de tout soutien syndical. Ceci lui permet de payer de faibles salaires et de maintenir une pression constante sur les personnes employées. Il en découle de longues journées de travail et un mépris de la sécurité et de la santé des travailleurs. L’établissement a ainsi développé durant les dernières années une politique de remplacement d’une main-d’œuvre «stable» par une autre très précaire.
Les personnes ayant travaillé pendant une longue durée pour l’entreprise sont obligées au début de chaque campagne de signer leur contrat avec une entité juridique différente faisant partie du même groupe (Bio Sol, Econijar, etc.), tout en restant au même poste de travail, ce qui est bien évidemment une infraction à la loi1. Tous les deux ou trois ans, l’entreprise licencie la majeure partie de son personnel avec aucune ou de très petites indemnités.
Durant l’année 2008, le SOC-Almeria a eu différents conflits avec cette entreprise au sujet de dizaines de licenciements abusifs. La loi permet, en cas de condamnation, de choisir entre une réadmission du salarié ou un licenciement indemnisé. Dans la plupart des cas, Bio Sol a atteint son objectif de se séparer des employés les plus anciens en les indemnisant. D’autres pratiques de cette entreprise ont également été considérées comme abusives. Par exemple, Biosol ne notifie pas les licenciements afin que les délais de réclamation s’écoulent, et quand malgré tout le travailleur réclame, une action en justice commence systématiquement afin d’allonger les procédures (y compris par les recours contre des arrêts défavorables), ce qui pousse les travailleurs à finalement accepter moins d’argent que le minimum légal, en raison de leur situation financière extrêmement précaire.

Les plaintes étouffées par la peur

Depuis sa première intervention en 2008, le SOC-Almeria a gardé un contact permanent avec les travailleurs agricoles et les travailleuses du personnel de conditionnement de Bio Sol. Il y eut de nombreuses plaintes concernant l’excès d’heures de travail payées à moindre coût et «au noir», la discrimination dans le partage du travail, les mauvais traitements et les pratiques corrompues des responsables, le harcèlement et la pression exercée pour que les ouvriers ne se reposent pas et enfin les manquements en termes de transport et de normes de sécurité au travail. Cependant, ces dénonciations ont été finalement étouffées par peur du licenciement. Les ouvriers ne voulaient pas non plus que le SOC se rende à l’entreprise puisqu’ils étaient menacés à cause de leur participation syndicale. Il y a donc eu uniquement intervention dans des cas de licenciement, lorsqu’il n’était de toute façon plus possible de maintenir le poste de travail. Lors du dernier conflit en automne 2010, treize travailleuses marocaines avec entre 5 et 10 ans d’ancienneté dans l’entreprise ont été licenciées abusivement. Elles ont eu l’occasion d’exposer leurs dénonciations communes à une journaliste allemande dans un article publié le 21 février 2011 dans le journal suisse Tages Anzeiger2.

Freiner la bio-exploitation

La publication de cet article et la pression de consommateurs suisses sensibilisés par de nombreuses campagnes ont entraîné la réaction de Bio Suisse. Cette organisation d’agriculteurs qui certifie les produits bio achetés, entre autres, par la chaîne de supermarchés suisse Coop, a décidé de demander des explications à son fournisseur Bio Sol. Elle a proposé d’intervenir entre les parties et la Coop a décidé de suspendre ses achats jusqu’à obtention d’une réponse satisfaisante. Tant l’article que la réaction en Suisse se propagent en Hollande, Allemagne et dans d’autres pays.
Le SOC Almeria travaille depuis dix ans pour que les consommateurs des pays européens connaissent les dures conditions sociales et de travail que subissent les ouvriers de cette forme d’agriculture industrielle qui fournit une bonne partie des légumes dans leurs supermarchés. A l’aide de journalistes engagés, de chercheurs ou de campagnes menées sur place avec d’autres organisations (FCE, syndicats, associations…), il avait réussi à ce qu’on parle de cette situation toujours dissimulée, et même à ce que certains acheteurs exigent des fournisseurs qu’ils se fassent contrôler par des audits ou des labels tels que le BSCI ou le GRASP3. Le SOC a participé aux réunions de ces organismes et a toujours dénoncé les limites de ce type de contrôles, qui remplissent le plus souvent la fonction de «lavage d’image» et qui ne servent qu’à perpétuer l’exploitation des travailleurs immigrés4. Nous avons demandé aux acheteurs de s’impliquer vraiment face aux violations des droits. Dans les dernières années, nous avons obtenu des résultats plus concrets lors des dénonciations contre deux entreprises qui exportaient leurs produits en Angleterre et en Suisse. Néanmoins c’était la première fois qu’un supermarché parvenait à intervenir directement sur l’économie d’une entreprise suite à un conflit du travail et à une dénonciation de la part d’un syndicat ouvrier.
Le lundi 14 mars, des représentants de Bio Suisse, de Coop, de Campina Verde (exportateur bio espagnol) et d’Eurogroup (Centrale d’achats mondiale) se sont rendus à San Isidro près de Nijar, afin de parler avec le SOC et les travailleuses. Six d’entre elles avaient été déjà réadmises, sans que leur soient payés les salaires dus – mais elles se sont plaintes des représailles qu’elles subissaient. L’entreprise leur donnait peu d’heures de travail par rapport aux autres et elles ont été harcelées pour avoir adhéré au syndicat. Les six autres femmes ont raconté la situation vécue dans l’entreprise et ont manifesté leur volonté de retourner travailler si on leur paye les salaires qui leur étaient dus. Dans l’après-midi, une réunion a eu lieu avec les entrepreneurs de Bio Sol sans arriver à un quelconque engagement.
Durant les jours suivants, l’entreprise refusait toujours la réadmission des femmes licenciées et ne proposait qu’une indemnité de 50 %. En même temps, par pression de l’Inspection du Travail et conformément aux jugements prononcés, quelques contrats fixes ont été conclus avec des travailleuses qui avaient mené différentes campagnes au sein de l’exploitation agricole. C’était un triomphe des travailleuses, même si cela ne garantissait rien, puisqu’elles savaient que quand le syndicat et les représentants des supermarchés ne seraient plus sur place, elles pourraient à nouveau subir des représailles, voire être mises à la rue.
Les six femmes licenciées se sont trouvées soumises à une forte pression. Lors des six procès, l’entreprise a présenté un document qui leur portait préjudice et qu’elles ont été obligées de signer sans l’avoir lu et où certaines signatures ont été falsifiées. Il y a eu trois plaintes contre Bio Sol pour falsification de documents. Pour sa part, Bio Sol a annoncé qu’elle portait plainte contre les femmes, la journaliste allemande et contre le SOC pour diffamation. Toutes ces longues procédures judiciaires jouent en défaveur des employées confrontées aux nécessités économiques, qui courent même le risque que les verdicts soient favorables à l’entreprise. Bio Sol a aussi proposé de payer une partie des indemnités si les ouvrières signaient un document contre le SOC. L’entreprise «bio» joue gros: elle risque d’importantes pertes économiques et de prestige face aux acheteurs. Elle souhaite surtout éviter que le SOC ne mette son nez dans ses affaires et que ne soit créé un précédent en termes de pression des consommateurs.
Faute de réponse adéquate, les femmes licenciées ont décidé de porter le conflit sur la place publique et ont commencé une série d’actions afin d’obtenir leur réadmission au sein de l’entreprise ou la totalité de l’indemnité légale correspondante.

Une première victoire

Grâce à la résistance et à la combativité des travailleuses marocaines, soutenues par le SOC, et à une vague de protestations de la part d’organisations et de consommateurs suisses, ainsi qu’à la position déterminée et intransigeante de la part de Bio Suisse, l’entreprise d’Almeria a finalement cédé. Le 28 avril, Bio Sol, le SOC et les travailleuses ont signé un accord mettant fin à ce conflit. Les six femmes ont reçu une indemnisation complète et les deux parties ont abandonné toutes poursuites légales. L’entreprise s’est engagée à corriger ses pratiques envers ses employés, à favoriser le dialogue social et à respecter leurs droits syndicaux. L’entreprise et le SOC ont décidé d’accepter la fonction de médiateur proposée par Bio Suisse en cas de conflits futurs.
Il faut cependant rester vigilant, non seulement par rapport à Bio Sol qui n’est que l’une de nombreuses entreprises de production biologique à grande échelle. Il est inacceptable de labelliser bio des entreprises qui ne respectent ni les droits du travail ni les droits sociaux de leurs employés. De toute façon, nous nous trouvons engagés dans une nouvelle stratégie de lutte «internationaliste» où des acteurs qui agissent dans des différents domaines sont appelés à communiquer, à travailler en réseaux et à mener des actions de lutte unifiées. Des syndicats des différents pays, des associations de consommateurs, des paysans et des ONG, entre autres, pourront peut-être obtenir plus de «victoires» à condition d’inventer des nouveaux mécanismes de lutte et de se mettre d’accord sur des objectifs prioritaires, ce qui présente un énorme défi dans notre quotidien contradictoire et dynamique.

* <socalmeria(at)yahoo.es>
<http://socalmeria.wordpress.com/&gt;

  1. Rendu du Tribunal de Justice d’Andalousie à Grenade (16/12/09), qui révèle cette pratique frauduleuse de Bio Sol.
    2. http://www.tagesanzeiger.ch/
  2. BSCI (Business Social Compliance Initiative) et GRASP (Global Risk Assessment on Social Practices) sont des «codes de conduite» volontaires censés assurer de bonnes pratiques sociales. GRASP fait partie de l’initiative Global Gap, un organisme privé qui établit des normes volontaires à travers desquelles on peut labelliser des produits agricoles partout dans le monde. Il s’est établi dans le marché global comme une référence en ce qui concerne les Bonnes Pratiques Agricoles (BPA). Il est impliqué actuellement dans plus de 80 pays.
  3. Bio Sol a fait réaliser 32 audits par GRASP durant l’année 2010. Malgré toutes ses pratiques abusives en termes de conditions de travail, ces audits pourraient lui permettre d’avoir une certification de «bonnes pratiques sociales».

Appel à souscription pour la réalisation du livre «De la bio alternative aux dérives du Bio-business, quel sens donner à la bio?
Un collectif d’auteurs coordonné par Philippe Baqué a besoin de votre soutien afin de réaliser cet ouvrage d’investigation et de réflexion sur la situation actuelle de la bio. Le livre accordera une large place à des enquêtes d’investigation réalisées sur le terrain en France, en Andalousie, au Maroc, en Turquie, dans les Territoires Occupés, en Colombie, au Brésil…
Le marché des produits bio, désormais «porteur», a été investi par la grande distribution qui privilégie le développement d’une agriculture «bio» intensive et industrielle, dominée par les puissantes coopératives agricoles et par les multinationales de l’agroalimentaire. Pour répondre à la demande croissante, elle fait appel à des importations de produits bio en provenance de pays où une partie des meilleures terres est mise au service de monocultures bio.
Ce livre rappellera également les principes fondateurs de la bio et présentera des exemples de projets dans différents pays qui les respectent. Il abordera aussi la nouvelle réglementation européenne entrée en vigueur depuis le 1er janvier 2009, qui ne prend pas en compte les pollutions et les dépenses d’énergies occasionnées par l’exportation massive des produits bio et n’impose pas le respect des droits des travailleurs agricoles.
Ce projet a reçu le soutien, entre autres, de Nature & Progrès, de la Confédération paysanne, de Minga et du Forum Civique Européen.
La souscription au livre est de 25 euros ou de 40 FS. Envoyez vos chèques à l’adresse suivante:
Philippe Baqué, Alterravia, Borde Grande, F–47340 Castella ou au compte postal du Forum Civique Européen en Suisse: PC 40-8523-5 avec la mention «pour Alterravia». Contact mail: <alterravia(at)orange.fr>