ROUMANIE: L'agrobusiness fait main basse sur les terres

de Marie Burgun, FCE Roumanie, 15 nov. 2020, publié à Archipel 297

Quelques années seulement après le changement de système en 1990, des investisseurs internationaux ont commencé à acquérir de grandes surfaces de terres arables et de pâturages. La confusion générale qui ré-gnait après l’effondrement de la dictature de Ceausescu a favorisé l’achat de foncier. Le phénomène s’est accéléré lors de l’adhésion à l’Union européenne en 2007; il prend aujourd’hui une proportion inquiétante et menace les communautés locales et l’environnement. Cet accaparement n’est pas synonyme de violence et d’intimidation comme dans d’autres pays, mais sa légalité ne doit pas faire oublier la brutalité du processus.

La vallée de l’Hârtibaciu

En se promenant dans les collines de la vallée de l’Hârtibaciu, dans la région de Transylvanie, au centre de la Rou-manie, on est surpris par l’incroyable ouverture du paysage. Les collines se déploient, libres, couronnées de vastes forêts de feuillus. D’immenses pâturages parsemés de haies et de chênes centenaires succèdent à des petites par-celles en mosaïque. On y croise des troupeaux de moutons menés par des berger·es et leurs chiens. Au fond, majes-tueuses, les montagnes de Făgăraş veillent sur les villages et leurs églises fortifiées. Tout cela constitue un paysage culturel, au sens de l’Unesco «l’œuvre conjuguée de l’être humain et de la nature, il exprime une longue et intime relation des peuples avec leur environnement». C’est ce qui attire les visiteur·euses dans cette région pittoresque, présentée comme un des derniers paysages médiévaux d’Europe, fruit d’une tradition séculaire.

Pourtant, en avançant un peu plus loin sur les collines, on commence à voir des clôtures, des kilo-mètres de clôtures électriques, habituellement absentes du paysage et des pratiques locales. Les in-vestisseurs de l’agrobusiness sont arrivés ici au début des années 2000. Ils achètent et/ou louent des milliers d’hectares de terre pour produire des aliments destinés aux consommateur/trices d’Europe occidentale. C’est ainsi que dans certains villages de la vallée de l’Hârtibaciu, jusqu’à 75 % des terres agricoles disponibles sont désormais concentrées entre les mains de quelques entreprises dont les capitaux sont essentiellement internationaux, par exemple en provenance d’Allemagne, de Suisse ou du Liechtenstein. Ce qui jadis a fait vivre une communauté est devenu le monopole de quelques-un·es, préoccupé·es avant tout par le profit.

Un investissement attractif

«La Roumanie est le pays où il reste encore beaucoup de terres à exploiter. Il faut en profiter tant que les prix sont encore abordables ici» affirme Theo Häni, ancien banquier d’affaires qui a acheté massivement des terres dans la région pour le compte de riches investisseurs étrangers, dans le documentaire d’Arte Produire bio, un business comme les autres?, réalisé en 2014. Il ajoute que les investisseur·euses «peuvent compter sur deux sources de prof-its; d’une part, illes sont presque sûrs de faire une plus-value sur leur investissement grâce à la progression des prix des terres agricoles, d’autre part, nous revalorisons ces terres en les cultivant et en leur assurant un rendement ré-gulier. C’est pourquoi ce genre d’investissement est particulièrement attractif». Malgré l’augmentation des prix du foncier, l’écart entre l’Ouest et l’Est reste très important et les coûts de fonctionnement réduits garantissent de belles marges. Qui dit accaparement de terre dit également accaparement des subventions. Grâce à leur superficie, les firmes de l’agrobusiness empochent la majeure partie de celles-ci.»Les subventions directes de la politique agricole commune sont très inéquitablement réparties. Moins de 1% des exploitations agricoles – exploitations de plus de 500 hectares – reçoivent 50 % des subventions tandis que 99 % des fermes se partagent l’autre moitié [1].»*

«Il est à noter qu’en Roumanie, la subvention à l’hectare reçue par l’exploitant·e couvre les coûts de la location des terres. L’accès au foncier par les firmes agro-industrielles est donc financé par l’argent public.»* De plus, depuis son entrée dans l’Union européenne (UE), la Roumanie est éligible aux subventions bio. En transformant les terres achetées en bio, c’est donc une subvention supplémentaire dans la poche. Cela devient doublement lucratif. Sous couvert d’investissement éthique et durable, d’agriculture biologique, ces firmes impo-sent leur emprise sur des territoires entiers. Le consommateur à l’Ouest sera serein d’acheter un produit bio, sans avoir connaissance de la perversité des conditions entourant sa production. Aujourd’hui, la demande en bio est plus importante que l’offre, la convoitise et l’avidité des investis-seur·euses ne sont donc pas près de s’arrêter.

Quel avenir pour les espaces ruraux?

La petite agriculture n’est ni valorisée, ni soutenue par les politiques de l’Etat tournées vers la libéralisation des marchés foncier, agricole et alimentaire. Les jeunes ont déserté les campagnes pour aller travailler en ville où à l’étranger; depuis 2007 plus d’un quart de la population roumaine a quitté le pays. La population rurale est donc vieillissante, mal informée et bien souvent dans une situation économique difficile qui la rend vulnérable. Faute de perspectives, elle se réjouit de bénéficier d’un revenu supplémentaire en vendant ou louant les terres qu’elle ne peut plus cultiver. Le lien entre les habitant·es et le territoire s’étiole. «Les espaces ruraux se transforment petit à petit en surface de production industrielle de matière première agricole au détriment d’une agriculture à taille humaine, créatrice d’emplois et de denrées alimentaires de qualité, encore particulièrement riche en Roumanie.»* L’exode rural contribue à l’accaparement des terres qui à son tour nourrit l’exode rural, ces deux mécanismes se renforcent l’un l’autre et hypothèquent l’avenir de régions entières.

Avec l’arrivée de gros capitaux, les prix du foncier augmentent, réduisant peu à peu l’accès à la terre des petit·es paysan·nes dont les revenus sont modestes, les empêchant de se développer et d’être concurrentiels sur le marché. Il y a de moins en moins de terres disponibles, condamnant également tout nouveau projet d’installation. De plus, ce type d’agriculture industrialisée ne nécessite que très peu de main-d’œuvre, elle n’est donc pas créatrice d’emplois, n’apporte aucune dynamique au terri-toire et, pire encore, elle lui retire ses perspectives de développement. La Roumanie abrite près d’un tiers de toutes les exploitations agricoles de l’UE; 98% d’entre elles ont une superficie inférieure à 10 hectares et on estime qu’elles contribuent à près de 30% de la pro-duction alimentaire du pays, sans compter la production de subsistance. Cependant, seulement 0,5% des exploitations agricoles se partagent près de la moitié des terres de la Roumanie. «Cet accapare-ment grandissant des terres représente un risque très inquiétant pour l’ensemble de la société. La terre, les ressources naturelles et financières ainsi que l’information sont peu à peu contrôlées par un nombre d’acteurs réduits. Cette concentration des pouvoirs va à l’encontre de la souveraineté poli-tique, économique et alimentaire.»*

David contre Goliath

La disparition des petit·es paysan·nes de la vallée de l’Hârtibaciu signifierait inévitablement l’extinction des tradi-tions agricoles et, par conséquent, la disparition de sa biodiversité unique et de son paysage culturel visible. Seule une agriculture à petite échelle, durable et résiliente, qui contribue de manière importante à la sécurité et à l’autonomie alimentaire, peuvent sauvegarder cet héritage et les communautés qui l’habitent. Au niveau local, cer-tain·es tentent de préserver et de faire vivre ce territoire grâce à un tourisme écologique qui commence à prendre une place sérieuse dans la structure économique locale (maisons d’hôtes, réseaux de petit·es productrices et producteurs locaux, circuits de randonnées équestres ou à vélo, offres culturelles). Mais ces perspectives risquent d’être détruites, le rapport de force est inégal. Il existe un fossé en-tre la manière dont la région est présentée – c’est un territoire classé Natura 20002, abritant une faune et une flore d’une richesse exceptionnelle, prisé des touristes pour son patrimoine historique et architectural, ses paysages encore vierges des dégâts de l’industrialisation – et ce qui est réellement mis en place et soutenu sur le terrain. A savoir des immenses parcelles clôturées, allant jusqu’à 500 hectares, englobant forêts, ruisseaux, chemins, zones humides, vergers; des monocultures de maïs, des parcs d’engraissement aux allures concentrationnaires, des machines agricoles aussi larges que les routes… Ces pratiques menacent de détruire les richesses tant environnementales qu’humaines de ce territoire de manière rapide et irréversible, voire d’affecter sa survie même. Il nous faut continuer de lutter ensemble contre le rouleau compresseur capitaliste qui transforme le vivant en profit et désertifie nos vies.

Marie Burgun

  1. Les citations marquées d’un astérisque sont issues d’un rapport paru en 2013; L’accaparement des terres en Roumanie, menaces pour les territoires ruraux de Judith Bouniol, Eco Ruralis, Transnational Institute, Hands off the land Alliance: www.slowfood.com/filemanager/landgrabbing/ecoruralis.pdf
  2. Le réseau Natura 2000 rassemble des sites naturels ou semi-naturels de l’UE ayant une grande valeur patrimoniale par la faune et la flore exceptionnelles qu’ils contiennent. La constitution du réseau Natura 2000 a pour objectif de maintenir la diversité biologique des milieux, tout en tenant compte des exigences économiques, sociales, culturelles et régionales dans une logique de développement durable, et sachant que la conservation d’aires protégées et de la biodiversité pré-sente également un intérêt économique à long terme.