MEXIQUE: Coup dur pour EDF, nouvelles de l'Isthme de Tehuantepec

de Jacques Berguerand, Longo maï, 11 nov. 2022, publié à Archipel 319

En décembre 20201, nous vous informions de la lutte de la communauté autochtone zapotèque d’Union Hidalgo, annexe de la communauté agraire de Juchitán, État de Oaxaca. Il s’agissait de lutter contre le méga projet éolien Gunaa Sicaru (belle femme en zapotèque) de 115 éoliennes, porté illégalement par l’entreprise française EDF sur 4700 hectares de leurs terres communales. Un collectif Stop EDF Mexique(2) s’était constitué pour accompagner et soutenir leur voix en Europe.

À l’automne 2021, le FCE a soutenu financièrement cette initiative pour permettre d’organiser une tournée d’information et de soutien en Europe d’une délégation de comuner@s(3). Nous les avons accueilli·es trois jours dans notre coopérative de Grange Neuve en Provence.

Un recours devant le tribunal judiciaire de Paris était en cours, porté par l’Assemblée des comuner@s d’Union Hidalgo et deux Associations mexicaines de défense des droits humains, pour faire respecter le «devoir de vigilance» de l’entreprise EDF(4), notamment de son non respect de la mise en place d’une consultation publique «libre, préalable et informée», conforme à la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail signée par le Mexique. Aujourd’hui, nous recevons des nouvelles fraîches et encourageantes par un communiqué(5):

«Après l’annulation des contrats de fourniture d’électricité à EDF par la Commission Fédérale d’Électricité (CFR), le Secrétariat de l’Énergie (SENER) du gouvernement mexicain a notifié au juge de district de Oaxaca de ‘clôturer le processus de consultation du projet d’EDF’, celui-ci étant devenu sans objet. Nous demandons aux autorités mexicaines de donner la priorité au respect du décret fédéral du 17 juin 1964 qui reconnaît le patrimoine territorial du noyau agraire de Juchitán et de ses annexes, publié au journal officiel le 13 juillet de cette même année. Nous ap-pelons à éviter le changement de régime foncier et sa privatisation avec des mécanismes trompeurs et frauduleux, où la terre devient une marchandise et cesse d’avoir un lien avec la vie. Cette réalité accroît la convoitise et la dépossession du territoire par les locaux et les étrangers, met-tant en danger le patrimoine territorial et ses réserves naturelles, au détriment des générations futures».

Mais la lutte n’est pas terminée

Cette volte-face du gouvernement AMLO (Andres Manuel Lopez Obrador) n’est pas une conver-sion soudaine de soutien inconditionnel aux peuples autochtones. AMLO a récemment échoué au Parlement dans son projet de réforme du système électrique vers une renationalisation du secteur, afin de freiner les projets privés des grandes multinationales qui profitent majoritairement du réseau électrique national.

Mais le méga projet de « Couloir interocéanique», ou «Transisthmique» qui relierait l’Océan Atlantique et l’Océan Pacifique, lui, reste d’actualité. Depuis longtemps, l’actuel canal de Pana-ma est saturé, et la construction d’un deuxième canal est à l’étude. Ce méga projet, ou «canal sec», est une liaison terrestre multimodale imaginée par les États-Unis et le Mexique, ferroviaire, routière et aérienne, accompagnée de multiples projets «néocoloniaux». Les routes et voies ferrées sont aussi un moyen de «militariser» cette zone maya, zapatiste rebelle, qui échappe au gouvernement mexicain. Le projet prévoit deux gazoducs et une dizaine de parcs industriels nécessitant beaucoup d’énergie, d’où la création de nouveaux parcs éoliens dans cet Isthme très venté. Le projet ferroviaire «Train Maya» de 1500 km, destiné à désenclaver et «touristifier» le terri-toire maya du Sud-Est, à apporter la «modernité» en quelque sorte à ces populations «sous-développées», représente aussi une grande menace contre laquelle ces dernières s’opposent.

Les comuner@s appellent à la vigilance*

Il est sûrement à craindre que l’entreprise EDF conteste ces deux décisions, tente de poursuivre malgré tout son projet, ou demande des indemnités à l’État mexicain.

Norberto Altamirano, porte-parole de l’Assemblée des comuner@s et membre de la délégation venue en Europe l’automne dernier, a souligné que «s’il est vrai que le Sener a demandé l’annulation de la consultation indigène, 4500 hectares de terres communales restent situés sur des propriétés privées qu’EDF a louées illégalement aux villageois pour son projet, mais la destination finale de ces terres est inconnue. Ces terres ont dû passer par une chaîne d’incohérences et d’illégalités entre autorités municipales, notaires publics et autres fonctionnaires de Oaxaca afin de leur ôter leur valeur agraire et leur caractère communautaire. Aussi notre combat consiste-t-il à leur rendre leur caractère agraire et communautaire, et à faire revivre la milpa(6).» Il a rappelé que «Union Hidalgo est une annexe de la communauté agraire de Juchitán qui couvre 68.000 hectares selon le décret présidentiel de 19647, mais qui dans les années 1970 et 1980 a connu une hargneuse répression de la part des propriétaires terriens qui ont provoqué un conflit sur le territoire, tout en favorisant une privatisation illégale de la terre. Ce que nous voulons, c’est la reconnaissance de ces terres privées en terres communales, qu’elles reviennent à leur statut d’origine, c’est notre plus grande préoccupation du moment».

Andrea Manzo, femme biniza défenseuse des terres communales et membre de la délégation venue en Europe, souligne que «bien que le Secrétariat de l’énergie a annoncé l’annulation de la poursuite de la consultation, il y a un différend sur la terre et le territoire à Union Hidalgo. Nous cherchons la reconnaissance intégrale du caractère communal et d’usage agricole de la terre. Ce n’est pas seulement un appel aux personnes qui ont un statut privé de la terre, mais aux hommes et surtout aux femmes qui sont à l’intérieur du territoire, celles et ceux qui marchent et vivent des-sus. Ce sont des terres communes, et nous avons tou·tes le droit d’en prendre soin et de les respecter».

La défense de la terre est une obligation pour tous et toutes. Plus jamais une communauté indi-gène sans conscience sociale et ignorante de ses droits. Mettons fin à la dépossession des terres communales de Juchitán et de ses annexes.

Jacques Berguerand Membre de la Coopérative Europénne Longo maï

  1. Voir «Mexique: Stop EDF, non à l’écologie coloniale», publié dans Archipel No298 de décembre 2020.
  2. Pour plus d’infos, voir «Stop EDF Mexique» sur facebook, ou s’abonner à la newsletter par mail stopedfmexique@riseup.net.
  3. Membres actifs participant aux assemblées agraires liées aux terres communales. Membres de la communauté originelle (les chefs de famille) dont le territoire a été juridiquement reconnu par l’État. Titulaires d’un terrain communal.
  4. Loi sur le devoir de vigilance des multinationales françaises, juridiquement contraignante, votée en France en 2017. Depuis octobre 2020, la communauté d’Union Hidalgo, ainsi que deux associations mexicaines de défense des droits humains ont entamé un litige transnational devant les tribunaux civils de Paris. D’importantes victoires y ont été obtenues, comme la reconnaissance de la compétence de cette juridiction, et la confirmation que la responsabilité incombe à EDF, compagnie mère. Toutes ces victoires font de ce processus de litige le premier de ce type entrepris par une communauté autochtone dans les Amériques.
  5. Voir la totalité du communiqué, en espagnol, sur la page facebook «Stop EDF Mexique».
  6. Technique agricole mixte de cultures complémentaires, dite des trois sœurs, elle représente les trois principales cultures pratiquées traditionnellement par diverses communautés autochtones d’Amérique du Nord, centrale, et du Sud: la courge, le maïs et le haricot grimpant.
  7. Le caractère communal de ces terres a été reconnu de plein droit officiellement, et confirmé par «la Résolution Présidentielle» du 13 juillet 1964 concernant la «Titulari-sation des Biens Communaux».