En Allemagne, le travail antifasciste se trouve actuellement pris entre deux feux: d’un côté, les grandes manifestations antifascistes largement inefficaces, qui visent principalement à lutter contre la montée en puissance de l’AfD[1], et de l’autre, une répression toujours plus forte à l’encontre des groupes et individus antifascistes militants. Pendant ce temps, la fascisation de la République se poursuit sans relâche, même sans gouvernement AfD*.
La situation actuelle en Allemagne est préoccupante. Notre société connaît un virage à droite. Le parti d’extrême droite AfD est en passe de devenir la première force politique du pays. C’est déjà le cas dans certains Länder[2] de l’est de l’Allemagne. Le «mur de protection» – qui consiste à refuser toute collaboration parlementaire avec l’AfD – est déjà tombé dans de nombreux cas. Et pas seulement par les conservateurs de la CDU. De nombreux membres de ce parti démocrate-chrétien, et libéral-conservateur peuvent envisager une coalition avec l’AfD. La mégalomanie des conservateurs, qui pensent pouvoir contenir les fascistes dans un gouvernement bourgeois, pourrait se répéter après près de 100 ans.
Au niveau parlementaire, l’AfD impose de nombreux thèmes par le biais de petites exigences et pousse les partis au pouvoir à agir. Les revendications qui émanaient à l’origine de l’AfD sont également reprises par les autres partis comme étant importantes, notamment en ce qui concerne la prévention de la migration, la fermeture des frontières et le démantèlement de l’État social. Les députés des partis au pouvoir sont prêts à céder à la pression de la droite afin de ne pas perdre de voix et montent les groupes marginalisés les uns contre les autres, au lieu de se consacrer à des problèmes réels tels que la crise climatique, la montée du fascisme ou l’effondrement des infrastructures sociales. Ils sont généralement trop privilégiés pour souffrir des conséquences de leur propre politique.
Au lieu de se positionner clairement contre le fascisme, les partis bourgeois, de la CDU aux Verts, reprennent dans leurs campagnes électorales une rhétorique hostile envers les migrant·es et les chômeur·euses. L’AfD est plus présente que les autres partis sur les réseaux sociaux. Ses messages simplistes et polarisants se prêtent bien à un contenu divertissant. C’est aussi pour cette raison que de nombreux jeunes votent pour l’AfD.
Le fascisme n’a pas besoin de l’AfD
Dans de nombreux domaines sociaux, on observe une tendance croissante de la politique vers le fascisme. Cela se reflète dans la réforme du régime d’asile européen commun (RAEC) de 2024, qui doit entrer en vigueur en 2026 et qui vise principalement à renforcer encore davantage le cloisonnement de l’Europe. Le gouvernement fédéral actuel, composé de la CDU et du SPD[3], prépare également un durcissement du droit d’asile, qui devrait être adopté par le Bundestag grâce aux voix de l’AfD. Il s’agit de simplifier la «détermination des pays d’origine sûrs» et de supprimer l’assistance judiciaire obligatoire pour les personnes en détention en vue de leur expulsion.
L’approbation d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la militarisation de l’Allemagne au détriment des systèmes sociaux va clairement dans ce sens. La menace du service militaire obligatoire vise à caserner la jeunesse et, outre le retour de bâton antiféministe sur les réseaux sociaux, à revenir à des images de la masculinité telles qu’elles existaient il y a 100 ans. Depuis des années, les jeunes sont pris dans une spirale d’auto-optimisation sur les réseaux sociaux, à la recherche d’un état d’esprit gagnant. Est fort celui qui contrôle ses émotions, son corps et sa routine quotidienne. Les individus se rendent ainsi parfaitement exploitables pour un marché du travail de plus en plus précaire, l’armée ou même un nouveau fascisme. Dans cette quête de la perfection, le chauvinisme so-cial est l’autre face inévitable de la médaille.
La surveillance est renforcée
Les partis conservateurs et sociaux-démocrates continuent également de renforcer l’État policier. À Berlin, la loi générale sur la sécurité et l’ordre public (ASOG) a récemment été réformée sans grande opposition: désormais, la surveillance des lieux publics peut faire appel à des technologies d’analyse par intelligence artificielle, afin que tout comportement «anormal» soit immédiatement détecté et signalé à la police. Les perquisitions sans que les personnes concernées soient présentes, et la surveillance des télécommunications peuvent être utilisées non seulement contre les suspect·es, mais aussi contre tous leurs contacts privés. À l’avenir, la police sera autorisée à effectuer des examens médicaux contre la volonté des personnes, à interroger des «personnes dangereuses», notamment sur leur lieu de travail, sur la base de simples soupçons, et à utiliser des drones et des bracelets électroniques. Elle pourra comparer chaque photo trouvée sur Internet avec des données biométriques et installer des logiciels espions (par exemple ceux de Palantir4) sur les terminaux non seulement des suspects, mais aussi de leurs contacts.
En Bavière, plusieurs personnes ont été placées en détention préventive dans le cadre de manifestations pour la protection du climat afin d’empêcher le blocage du salon automobile 2023 à Munich. Elles ont passé jusqu’à 30 jours en prison, sans avoir commis d’infraction et sans avoir été jugées. Au cours des dernières années, la durée pendant laquelle les personnes peuvent être placées en détention préventive a été prolongée dans tous les Länder par les gouvernements régionaux, quelle que soit leur couleur politique. En Bavière, cette durée peut même aller jusqu’à trois mois.
Au nom de la raison d’État
Dans le même temps, l’Allemagne recule également en matière de liberté de la presse. Reporters sans frontières rapporte que la plus grande menace structurelle provient des attaques de l’extrême droite et que, ces dernières années, les professionnel·les des médias se heurtent à des obstacles considérables lorsqu’iels veulent rendre compte de la guerre menée par Israël, des violations des droits humains en Palestine et de la participation allemande à travers la livraison d’armes.
Une grande partie des critiques à l’égard de l’action d’Israël à Gaza ou en Cisjordanie sont interprétées par les gardiens de la raison d’État allemande comme une diabolisation d’Israël et donc comme antisémites. Dans le cadre des manifestations contre la guerre à Gaza, des groupes et des individus se voient souvent refuser des locaux et des fonds parce qu’ils sont accusés d’être en contact avec des groupes pro-palestiniens. C’est ainsi que les opinions de l’opposition de gauche sont réduites au silence. La répression brutale des manifestations contre la guerre à Gaza par la police allemande est même parfois approuvée par des personnes qui se considèrent comme étant de gauche et antifascistes.
La justice contre l’antifascisme
Dans le même temps, la répression contre les antifascistes prend une nouvelle tournure. Actuellement, la République fédérale compte plus de prisonnier·es politiques issu·es du mouvement antifasciste que jamais auparavant. La plupart sont accusé·es d’avoir agressé des nazis. Alors que dans les décennies précédentes, l’article §129 (a) (formation d’une association criminelle ou terroriste) était utilisé comme un «article fouineur» pour surveiller la scène antifasciste militante et autonome et que les procédures se terminaient généralement par des non-lieux, le parquet fédéral échafaude actuellement des associations criminelles et prononce, sur la base d’indices (en partie sans preuve d’infraction) des peines d’emprisonnement de plusieurs années à l’encontre d’antifascistes présumé·es militant·es. Dans les procès de Budapest et Antifa-Ost I et II à Dresde, des antifascistes sont et ont été accusé·es d’avoir attaqué des nazis organisés. Ceux-ci ont pourtant pu, pendant des années, traquer en toute impunité des personnes dont l’apparence ou les opinions ne correspondaient pas à leur vision d’extrême droite du monde. Les nazis du groupe d’arts martiaux Knockout51 d’Eisenach et leurs camarades, qui avaient attaqué le quartier Leipzig-Connewitz au printemps 2016, ont par exemple été largement épargnés par l’État. L’antifascisme militant est une épine dans le pied de l’État. Ses actions perturbent la transition tranquille vers le fascisme et révèlent les failles dans la façade d’un centrisme politique de plus en plus radicalisé mais qui prétend être raisonnable. Les structures antifascistes n’ont d’autre choix que de continuer à se défendre de manière offensive. Les groupes de solidarité avec les prisonnier·es travaillent d’arrache-pied pour que personne ne soit oublié en détention et que tou·tes soient libéré·es le plus rapidement possible.
Pointer la Hongrie du doigt
Le procès de Budapest montre qu’en Hongrie, des peines encore plus sévères sont prononcées avec encore moins de preuves. L’idée de la gauche libérale selon laquelle l’Office régional de police criminelle (LKA) de Saxe créerait son propre «Guantanamo» pour les antifascistes en Hongrie minimise l’injustice des tribunaux allemands lorsqu’il s’agit de condamner à des peines de prison de plusieurs années sans preuve de l’infraction, comme dans les cas de Lina et Hanna. Malheureusement, malgré l’énorme travail de solidarité des groupes de soutien, des groupes antifascistes autonomes et des parents des prisonniers, il n’a pas été possible d’obtenir un soutien plus important en dehors des cercles antifascistes. Il semble que la solidarité de la part de la société civile et des grands groupes post-autonomes avec les antifascistes emprisonné·es ait atteint ses limites. La persécution étatique est acceptée en silence par la gauche libérale.
Manifester avec des œillères
Au printemps 2024, la plateforme de recherche Correctiv a publié, sur la base des recherches menées par des groupes autonomes, le contenu d’une réunion secrète d’extrémistes de droite à Potsdam, au cours de laquelle il a notamment été déclaré qu’après la prise du pouvoir par l’AfD, les migrant·es – y compris celles et ceux possédant un passeport allemand – seraient «renvoyé·es dans leur pays d’origine». Des membres de l’AfD, de la CDU et de la Werteunion5, du mouvement identitaire et d’autres groupes y participaient. Alors que des centaines de milliers de personnes manifestaient en Allemagne contre l’AfD après le scandale provoqué par ce plan de «remigration», le gouvernement fédéral de l’époque, composé de sociaux-démocrates, de Verts et du FDP libéral, a imposé des lois plus strictes pour contrôler les frontières allemandes et faciliter les expulsions. Ces grandes manifestations ne se sont pas démarquées des partis au pouvoir. Les représentant·es de ces mêmes partis ont même été autorisé·es à présenter leur position antifasciste sous les applaudissements lors des rassemblements, tandis qu’en coulisses, leurs partis continuaient à durcir le droit d’asile, mettant ainsi une nouvelle fois en œuvre les revendications de l’AfD. Après quelques semaines, les grandes manifestations se sont calmées. Au niveau parlementaire, rien n’avait changé. L’AfD continuait à remporter des succès lors des élections régionales et les partis au pouvoir n’étaient toujours pas critiqués par la société civile. Les débats autour d’une éventuelle procédure d’interdiction de l’AfD montrent que beaucoup de gens comptent encore sur l’État pour lutter contre l’extrême droite.
Violences policières unilatérales
Outre les grandes manifestations organisées par des acteurs et actrices de la société civile, d’autres formes de protestation contre l’AfD ont vu le jour. De grands groupes post-autonomes tels que l’Interventionistische Linke (IL), Widersetzen ou Studis gegen Rechts6 ont organisé des actions de blocage contre les congrès fédéraux de l’AfD à Riesa et à Essen, ainsi que contre le congrès fondateur de la nouvelle jeunesse de l’AfD Generation Deutschland à Giessen. Une désobéissance civile massive a été exercée sous la forme de blocages des voies d’accès aux lieux d’accueil de ces congrès. À Giessen, environ 20.000 personnes ont participé aux blocages et 20.000 autres à des manifestations simultanées. Malgré le succès de la mobilisation, les événements n’ont pu être retardés que de quelques heures, sans toutefois être empêchés. Les manifestant·es ayant annoncé à l’avance qu’iels n’auraient pas recours à la violence, la police, même en infériorité numérique, était suffisamment sûre de ne pas avoir à faire face à de la résistance. Dans certains cas, quelques dizaines de policiers ont attaqué des points de blocage où se trouvaient plusieurs centaines de personnes et ont blessé un grand nombre d’entre elles. Le fait que les militant·es et les organisateur/trices impliqué·es ne puissent pas protéger les barrages contre les violences policières est d’une part la conséquence d’un renoncement stratégique à la violence, mais d’autre part aussi le résultat de l’amélioration des méthodes de recherche de la police. Les drones, les hélicoptères, les caméras thermiques, la reconnaissance faciale biométrique, les prélèvements d’ADN et les recherches systématiques rendent difficile toute opposition à la violence policière en terrain découvert. Il en résulte de nombreux militant·es blessé·es et potentiellement traumatisé·es qui, dans le pire des cas, se retirent du militantisme. C’est un prix élevé et une dépense d’énergie énorme pour quelques heures de retard dans un événement de l’AfD. Il reste à espérer que les expériences vécues dans les groupes de référence auront néanmoins un effet politisant.
L’antifascisme reste un travail manuel
Les groupes antifascistes autonomes – déjà déclarés groupes terroristes aux États-Unis et en Hongrie – ne font actuellement l’objet d’aucune répression en Allemagne, tant qu’ils ne sont pas associés à des actions militantes. Ils accomplissent un travail structurel important en coulisses dans la lutte contre le fascisme. Ils organisent des manifestations, des réunions d’information, des congrès antifascistes, des commémorations, mènent des actions contre la répression, protègent les foyers de réfugié·es, les centres de jeunesse et les départs pour les manifestations anti-nazies, font des recherches sur les organisations nazies, dénoncent celles-ci dans leur entourage et sur leur lieu de travail et fournissent aux journalistes des résultats de recherche utiles sur les activités fascistes.
Ils peuvent décider librement du prochain projet ou de la prochaine alliance sur lesquel·les ils souhaitent travailler et ne doivent rendre de comptes à personne. Pour préserver cette indépendance, ils doivent trouver eux-mêmes leurs ressources, ce qui entraîne un sous-financement chronique. L’«interdiction de l’Antifa» réclamée par la droite semble à première vue absurde, car «l’Antifa» n’existe pas en tant que groupe structuré doté de statuts et d’une liste de membres. Néanmoins, l’État dispose avec le droit des associations d’un instrument puissant qu’il a déjà utilisé de manière abusive. À l’automne 2017, la plateforme d’information autonome Indymedia linksunten a été interdite, d’abord en étant qualifiée d’association, puis en étant interdite en vertu du droit des associations. Les membres présumés de cette association ont été menacés de peines de prison si le site web Indymedia linksunten était remis en ligne. Il s’agissait non seulement d’une atteinte à la liberté de la presse, mais aussi d’un exemple d’interdiction d’un groupe d’opposition.
La confiance dans l’État ne suffit pas
Le moment est venu de critiquer la démocratie représentative bourgeoise et ses partis. Ils ne traitent de manière responsable ni la crise climatique ni la menace du fascisme. Les appels lancés à des personnes qui ne pensent qu’aux prochaines élections et qui croient que leurs enfants blancs et aisés seront en sécurité pour les générations à venir ne suffiront pas. L’État doit perdre son attrait en tant que partenaire supposé de la gauche sociale dans la lutte contre la fascisation. Ce sont les gouvernements des partis bourgeois, soutenus par une grande partie de la presse, qui conduisent, centimètre par centimètre, la société vers le fascisme et l’y habituent. Dans le processus de désintégration de l’État providence libéral, il est important de construire des groupes, des structures et des réseaux stables et de s’organiser en dehors du contrôle de l’État. Afin que celles et ceux qui hésitent encore se débarrassent de leur confiance dans l’État et soient prêts à lutter dans un large mouvement antifasciste pour la libération des antifascistes emprisonné·es et pour une société meilleure.
- Les auteurs travaillent dans le domaine social à Berlin et sont actifs dans la lutte antifasciste.
- Alternative pour l’Allemagne, parti politique allemand d’extrême droite. L’AfD est connu pour son opposition à l’Union européenne et à l’immigration en Alle-magne.
- États fédéré d’Allemagne, il y en a 16, dont cinq qui faisaient partie de l’Allemagne de l’Est.
- Parti social-démocrate d’Allemagne, il a longtemps été le seul parti de gauche de taille notable du pays, jusqu’à la création de Die Linke, plus à gauche.
- Logiciel objet de controverses sur l’aide qu’il apporte à certains gouvernements pour mettre en place une société de surveillance généralisée, au-delà des objectifs affichés de lutte contre le terrorisme, la fraude ou autres délits majeurs.
- L’Union des valeurs, parti libéral-conservateur allemand fondé en février 2024. D’abord une association qui se définissait comme l’aile droite de la CDU, elle a depuis rompu officiellement avec l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne.
- Respectivement La Gauche interventionniste, regroupement de groupes et d’individus radicaux de gauche issus de la gauche non dogmatique et émancipatrice, Résister, large coalition antifasciste utilisant la désobéissance civile massive et Les étudiant·es contre l’extrême droite.



